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De l’auberge Le Saint-Michel à l’hôtel Le Bon Moissonneur


Les auberges ne manquaient pas, avant la Révolution, sur la paroisse de Saint-Jean de la Chevrie, au Mans, puisque les voies qui la traversaient menaient vers le Bas-Maine et la Bretagne d’une part, la Normandie d’autre part.

Sur cette paroisse les hôtelleries ne manquaient pas : La Détourbe, Le Bœuf Couronné, Le Renard Rouge, La Balance, La Croix Verte, Le Grand Cerf, L’Agneau, Le Chapeau Rouge, La Biche, Le Dragon Rouge, Le Chêne Vert, La Fontaine… Mais n’oublions pas l’auberge Saint-Michel érigée tout près de là.


L’hôtel de la Fontaine, au début du XXe siècle. Coll. part.

L’auberge Saint-Michel

Le prieuré Saint-Victeur, bordant la Sarthe et érigé à quelques mètres de l’église Saint-Jean de la Chevrie, était à la présentation de l’abbé de Saint-Michel du Mont. L’hôtel Saint-Michel appartenait à la congrégation des moines de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Elle accueillait moines et gens de cette abbaye quand ils venaient au Mans collecter leurs dîmes et revenus.

Parmi les possessions des messieurs de Saint Michel, dans la paroisse Saint-Jean de la Chevrie en 1694, on trouvait au moins : la maison où vivait la veuve Rochereau, la petite chambre occupée par Marie et Françoise Rousseau, une autre par le prêtre Guillaume Duvau, encore une par le carreleur Michel Mezangeau, et aussi le lieu des Cochereaux tenu à ferme par Noel Tricot…

Au moins de 1768 à 1776, François Busson exploita l’auberge Saint-Michel, située au numéro 1125 de la rue du Chêne-vert ou de la Fontaine, selon les sources. Lui succéda Jacques Bedouet, aubergiste en 1788. Par la suite, André Letessier devint hôte à Saint-Michel, rue du Chêne-Vert, en 1797. Jean Allain, 45 ans, et son épouse Françoise Busson, 51 ans, tinrent l’auberge (toujours au 1125 rue du Chêne-Vert) en l’An VI (1798). Y vivaient aussi leurs filles Jeanne et Félise Allain.

La porte d’une auberge, lieu pratique pour abandonner un nouveau-né

Il arrivait assez souvent qu’un enfant encore tout petit fût abandonné à la porte d’une auberge. Ainsi, il est possible de découvrir dans le registre paroissial de Saint-Pavin-des-Champs que le 14 juillet 1757 fut baptisée Marie Françoise, 5 mois. Elle avait été trouvée à la porte de François Busson, hôte de Saint-Michel, qui en devint le parrain.

De même le 11 juin 1763, paroisse de Saint-Pavin-des-Champs, un garçon a été trouvé cette nuit à la porte de la vve Busson qui a été baptisé François car il a eu pour parrain François Busson. Et encore le 3 mai 1764, un garçon fut trouvé à la porte de l’auberge Saint Jacques … a été nommé Pierre…

Avant 1812

Avant l’érection du pont Napoléon devenu pont Gambetta, inauguré en 1812, la place Gambetta n’existait pas, la rue du Grenouillet non plus, et la rue Saint-Pavin-des-Champs venait jusqu’à la rue du Chêne-Vert.

Tout près de là, une auberge nommée Le Saint-Jacques

Trois auberges très proches les unes des autres s’élevaient rue du Chêne-Vert : La Fontaine, Le Chêne-Vert, Le Saint-Michel. Mais une quatrième, Le Saint-Jacques, se tenait tout près, à l’entrée de la rue Saint-Pavin-des-Champs, au numéro 2. Peut-on y voir un rapport avec le pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle ?

Cette dernière voie se nommait aussi rue de la Croix-d’Étamin. L’auberge citée ci-dessus accueillait-elle particulièrement les pèlerins se rendant au Mont-Saint-Michel ou au cours de leur retour ? N’oublions pas que la rue Montoise, ex-chemin Montois, à quelques dizaines de mètres évoque évidemment ce voyage. Les pèlerins pour le Mont-Saint-Michel étaient appelés les Miquelots ou Michelots.

Le Saint-Jacques figure dans les documents d’époque :

21 avril 1748, Claude Busson "ôte" de Saint-Jacques et Renée Blond…
1er mars 1768. Auberge Saint-Jacques, au n° 1096, rue Saint-Pavin-des-Champs, propriétaire la veuve Claude Busson ; hôte François Busson.
20 juin 1785, Sr Alin, Le Saint-Jacques, rue Saint-Pavin-des-Champs.
An IV ou V (1797), Caillon hôte à Saint-Jacques, 2 rue Saint-Pavin-des-Champs, Le Mans section du Pré.
An VII (1799), Jean Allain 50 ans aubergiste et Françoise Busson 56 ans sa femme.

An X (1802) et An XII, François Busson 23 ans hôte à Saint-Jacques, rue Saint-Pavin, et Mathurine Chapé.
1806. René Poupard hôte, arrivé au Mans en 1804, et Jeanne Allain sa femme, 25 ans.
1809. René Poupard et son épouse Jeanne Allain. Jean François six ans et Joséphine deux ans, leurs enfants.
1812. René Poupard 38 aubergiste, arrivé au Mans le 10 floréal An XI, et Jeanne Allain sa femme, 32 ans.
1814. André Teissier 56 ans cabaretier, et sa femme Marie Dreux. Leurs enfants : Marie 13 ans, Geneviève 11, André 10, Louis 7, Rosalie 3

L’hôtel du Bon Moissonneur, une affaire de Sarthois


Le Bon Moissonneur. Années 1980. L’enseigne porte «HOTEL RESTAURANT BAR GARAGE». Coll. Jamin

Il est amusant de constater qu’une auberge du Bon Moissonneur existait an cours de l’An IV (1796), au 66 rue Montoise, tenue par Louis Lemeunier.

Avant 1843, ou peu auparavant, il est bien possible qu’il n’existât pas d’auberge, nommée Le Bon Moissonneur ou autrement, au 19 rue du Chêne-Vert ! Les différentes recherches en ce sens ont échoué par manque de document.

Charles Furet possédait, en 1843, au 19 rue du Chêne-Vert, l’auberge Le Bon Moissonneur, maison, bâtiments dont écurie et cour, pour une superficie de 174 m2. La façade disposait de 9 portes et fenêtres, renseignement important pour l’imposition.

Les propriétaires successifs se nommaient Joseph Lemarchand de 1846 à 1871, François Mazure au cours de 1878-1882. De 1890 à 1910 : Henri René Portier (né en 1854 à Cures) et son épouse Eugénie Huard (née le 9 décembre 1855). Ce propriétaire demeurait au Mans, 74 rue Cordeau (devenue rue Roger-Salengro).

Déjà en 1920, Le Bon Moissonneur possédait des écuries aux numéros 24 et 26 de la rue du Chêne-Vert.

1922, 24, 34, 39 : Charles Bardoux (né en 1881 à Notre-Dame du Pé, décédé au Mans le 19 juillet 1979) et son épouse Marie Prodhomme (née en 1882 à Neuvillette) tenaient l’auberge. Au cours de 1922, un agrandissement du bâti se réalisa avec l’achat d’une maison et de parcelles de terrain au 3 rue du Grenouillet. Les deux possessions communiquaient ce qui donnait un accès à la place Gambetta.

La rue du Grenouillet

Elle existe toujours en ce XXIe siècle, portant ce nom en raison d’un ruisseau, ou d’un ensemble de tout petits cours d’eau, souterrain et canalisé depuis des décennies. Selon le dictionnaire Vallée, la première mention de ce nom date de 1485 et concerne l’ancienne paroisse Saint-Germain.


L'arrière de l'hôtel, rue du Grenouillet.août 1989. Photo Bernard Delaperrelle


Vue de la rue du Grenouillet à l'entrée de la place Gambetta. Photo Bernard Delaperrelle

Les annuaires mentionnaient « café » à partir de 1935 et non plus hôtel. Cependant, ce commerce possédait toujours la dénomination de «Le Bon Moissonneur». Quelques souvenirs de cette époque demeurèrent dans l’établissement, notamment sous la forme de jolies tasses portant le nom Bardoux sur leur paroi.

En cessant son activité, la famille Bardoux donna le fonds de commerce de l’hôtel à Mlle Alice Goutard (née en 1897 à Neuvy-en-Champagne) qui en devint propriétaire le 9 août 1940. La transaction se déroula chez maître Leroy. Leur fille, épouse de Georges Picouleau, possédera à leur décès les biens immobiliers.

Ariste Jamin et son épouse Célina Loiseau achetèrent le 1er juillet 1946, à Mlle Goutard, le fonds de commerce du 19 de la rue du Chêne-Vert. De nouveau, l’opération se tenait chez Me Leroy, notaire à Tennie.


Ariste Jamin et Célina Loiseau devant l'entrée de leur hôtel. 1952. Coll. Jamin

À partir de la rue du Chêne-Vert, une double porte d’entrée donnait sur une belle salle où trônait un comptoir de bar accompagné de huit tables dont chacune pouvait accueillir quatre convives. Par derrière, une vaste salle de restaurant pouvait recevoir 50 personnes. Un artiste nommé Benoist avait réalisé une dizaine de superbes œuvres d’art directement sur les murs à plus de deux mètres au-dessus du sol. Elles représentaient des activités agricoles variées des décennies passées, où femmes, hommes et chevaux se trouvaient mis en valeur.





D’agréables et attrayantes peintures réalisées par A. Benoist

Entre les deux guerres mondiales et même après, le vendredi, un important marché occupait la place de l’Éperon. Le Bon Moissonneur constituait une étape incontournable pour les marchands de vaches. Vers les six heures du matin, ils prenaient la « collation » qui consistait en une assiette de bonnes tripes fumantes accompagnées d’un petit vin de derrière les fagots !

Lors de la période froide, l’air de la salle de restaurant était rendu agréable grâce à un imposant radiateur de chauffage central. Un chauffe-plat lui était intégré.

Très souvent le dimanche, Célina et Ariste Jamin invitaient leurs enfants et petits-enfants qui venaient se régaler le soir. Lors des fêtes, la famille se trouvait réunie à nouveau pour profiter des bons repas offerts par les grands-parents. Pour les aider, en cuisine il y avait un chef, un second, un serveur arrivé en 1961 âgé de 14 ans et plein de petites mains … bienvenues !


Carte publicitaire du Bon Moissonneur. Coll. Jamin


La table du Bon Moissonneur. Coll. Jamin


Le personnel du Bon Laboureur réuni dans la cuisine de l'hôtel-restaurant.
Premier plan, le chef, André Audoux
Deuxième plan, de gauche à droite : André Després, serveur, Madame Harchet Yvonne, au service, Troisième plan : Madame Ferré Suzanne ; Célina Jamin, patronne, vétue de blanc, avec des lunettes et tenant par l'épaule Melle Alice Goutard, au service ; Michel (Diquet ?), apprenti cuisinier, et Madame Moutel, en extra.

Des escaliers de bois permettaient d’accéder aux étages. Au premier niveau, en plus de la chambre des propriétaires, on trouvait six chambres pour les clients. Le second se composait à nouveau de six chambres. Donc l’hôtel disposait de 12 chambres, mais aussi d’un bar, et servait encore de pension de famille. Dans les années 1960, un impressionnant lave-linge fonctionnait au charbon.


La rue du Chêne-Vert avant la démolition. Arch. Comm. Le Mans

Un service aujourd’hui oublié !

Rue du Chêne-Vert, pratiquement en face de cette auberge se tenait un portail en bordure de trottoir. Il ouvrait sur une cour, au numéro 24 de cette voie, longée de bâtiments divers. Là, des colis étaient déposés par des commerçants, comme le libraire Vadé proche de là, rue Gambetta. Ils étaient destinés à des livraisons vers des écoles et collèges de Sillé-le-Guillaume, Sablé, La Ferté-Bernard… Des cars réalisant des services réguliers, affectés à ces destinations, les prenaient et les déposaient dans ces communes.
Dans le monde enseignant, beaucoup se rendaient le jeudi (à l’époque les élèves y étaient dispensés de cours) dans la librairie Vadé afin de commander livres, cahiers et matériel scolaire divers. La maison Vadé réalisait des paquets enfermant ce qui était désiré et les faisait amener dans ces boxes. Au cours des jours suivants, les écoles sarthoises recevaient le matériel souhaité.

Témoignage de Claude Goisedieu

Aux numéros 24 et 26 de la rue du Chêne-Vert, Le Bon Moissonneur disposait d’un terrain pour accueillir les carrioles dans les premières années. Par la suite, 22 garages y furent construits. Au-dessus de certains d’eux, Danie Jamin aida souvent «Grand-mère», Célina Jamin, qui y étendait le linge de l’auberge.


Les garages et l’étendoir avant la démolition

Témoignage de Mme Célina Jamin datant de 1989

Le 11 février 1908, est née à la Charrière commune de Teloché, à 5 heures du matin une petite fille de Célina Bouchevreau et d’Alexandre Loiseau que l’on a appelée Célina Loiseau aujourd’hui âgée de 81 ans.
Nous avions des chevaux. Les fermiers dételaient et allaient au marché vendre leurs produits. Nous avions un homme de cour pour les chevaux.
Les jours de marché nous avions une chaudière où l’on faisait le pot au feu. Quand ils revenaient du marché ils s’attablaient et prenaient un bon potage et une bonne portion de bœuf avec la moutarde et les légumes, ½ de vin, le reste à leur choix et souvent un bon café. Et ensuite beaucoup retournaient faire leurs courses. Ils revenaient. Le père Bénard, l’homme de cour, équipait la carriole et chacun rentrait ; cela était le mercredi et le vendredi.
Ensuite les voitures sont arrivées et il y avait beaucoup moins de chevaux. Nous avons décidé de transformer les box de chevaux, nous avons fait des garages de voitures ; nous étions arrivés à 22 garages, cela était d’un bon rapport.

Copie d’un texte original manuscrit de Célina Jamin demeuré dans la famille.

La famille Jamin tint Le Bon Moissonneur jusqu’en 1989. À la fin de cette année-là, l’ensemble des constructions allant du 19 de la rue du Chêne-Vert au 90 rue Gambetta inclus fut abattu. Il en fut de même pour les bâtisses de la rue du Grenouillet, d’une partie de la place Gambetta. À cet emplacement a été érigée la résidence Christophe Colomb.


Les constructions de la rue du Chêne-Vert avant démolition. Arch. Comm. Le Mans. 476


La place Gambetta pendant la démolition. Arch. Comm. Le Mans.

Il est évident que les activités liées à un hôtel nécessitaient la possibilité de stationner avec un véhicule… or la rue du Chêne-Vert, malgré de multiples aménagements et destructions de bâtiments ne le permettait plus. De plus, les bâtisses bordant cette voie du côté opposé étaient rasées permettant une circulation automobile beaucoup plus aisée. Une activité datant de près de 150 ans disparut alors mais rien ne la remplaça.

Article écrit en collaboration avec Danie JAMIN.
Les auteurs remercient les Archives communales du Mans pour leurs illustrations

Sources : Archives de Mme D. Jamin
Boitard V. Les rues du Mans et leur origine, lib. Morin, 1935
Coutard A, Delaperrelle JP, Dezalay R, Saint-Jean, le Pré, la Madeleine, Saint-Germain. Quartiers du Mans, Cercle Généalogique de Maine et Perche, 1990
Arch. Dép. Sarthe :
AC Le Mans 477, 509, 1553, 1555, 1556, 1558, 1559, 1560, 1561
C Add 107 ; C Add 170 ; H 411 ; 111 AC 477
Registres paroissiaux divers ; registre BS hôpital général Le Mans
Différents annuaires Monnoyer
Arch. Comm. Le Mans : divers documents
SASAS 1902-1904, T 39, p 327



Jean-Pierre Delaperrelle